Agnès Giard – biographie par Libé

Agnès Giard
Agnès Giard
On s’attend à une bimbo glamour, on découvre une guerilla girl. A la voir – pantalon multipoches, Doc Martens, blouson de cuir noir, allure fonceuse et air furibard -, rien n’indique que son truc, c’est l’érotisme. Ou plutôt le sexe jusqu’au plus bizarre, devenu son terrain d’investigation professionnelle. A Liberation.fr, elle tient même un blog sur ce thème, «les 400 culs». C’est aussi le domaine d’aventures plus personnelles. Chez elle, en proche banlieue parisienne, ces fringues un rien masculines – pratique du vélo oblige – prennent peu de place. «J’ai une bien plus grande garde-robe en vinyle», rigole-t-elle. Tout un attirail fétichiste, des dizaines de corsets, minijupes, fuseaux, robes lacées, en vinyle donc, cuir ou latex. En plastique rouge aussi comme cette jupe fendue: «Celle-là, elle te fait un cul comme une carrosserie.»

Bien sûr, il y a les cheveux jais et le teint céruse, qui évoquent le Japon, façon geisha du troisième millénaire. Le Japon, son autre passion, source de son dernier ouvrage, une plongée dans la culture de cet orient extrême par le biais de l’érotisme. Et la voilà partie. Agnès Giard raconte «le pays des mille spasmes», en proie aux séismes, «au bord de la mort à chaque instant», d’où l’urgence du plaisir. Le pays où elle est allée onze fois et dont elle apprend la langue.

Là, «le désir se cristallise sur de singuliers détails», précise-t-elle. Avec le goût des «instants suspendus», tels les pétales de cerisier qui s’éparpillent sans se faner. C’est le paradis du chirarism (du mot chira-chira, éclair), terme désignant par exemple la beauté fugace d’une culotte aperçue sous une jupe. Aussi la patrie du sexe bizarre «où tous les fantasmes ont droit de cité» et où cependant un sexe humain nu ne peut être montré.

D’où vient sa fascination pour cet ailleurs, si étranger et si étrange ? Tout simple. De Dorothée et de l’émission Récré A2. Elevée en Afrique dans les années 70 par des parents coopérants, Agnès n’a pas accès à la télé. Pendant les vacances d’été, en France, elle se gave de Goldorak, «un des visages s’ouvrait en deux avec une méchante qui en sortait». Et surtout d’Albator. Des personnages très éloignés des bons et des méchants gnangnan, représentés alors dans les productions pour enfants. A 10 ans, elle rencontre donc ces «héros ambigus», s’énamoure du second, qui devient vite «une icône érotique, une figure fétichiste avec sa grosse cicatrice». Au point qu’elle s’identifie à Albator. «Avec un rasoir, je me balafrais la pommette pour lui ressembler.» Stupeur et fureur des parents.

Inutile de dire qu’Agnès Giard se souvient de la croisade de Ségolène Royal, dans les années 90, contre ces dessins animés japonais supposés pervertir les gamins. Du coup, en 2007, elle a voté Bayrou, pour son «bon sens». Quant à donner sa voix à Sarkozy, impossible. «Avec des gens comme lui et les lois qu’ils peuvent mettre en œuvre, je me sens en danger.» Et elle balaie du bras sa bibliothèque, remplie de documents érotiques et pornographiques. La base de son travail. Ses WC, eux, sont une caverne à mangas. C’est à l’adolescence qu’elle a pris goût à ces narrations tout en accélérés et ralentis. En même temps qu’à la littérature japonaise, présente dans la bibliothèque familiale. Elle dévore Kawabata, Tanizaki, Oe, Abe… Si elle imite son père, professeur de philo, «le plus grand lecteur» qu’elle connaisse, Agnès Giard tient aussi de sa mère. Celle-ci, maître de conférences à la fac de Yaoundé (Cameroun) dans les années 80, est spécialiste de Crébillon fils. Oui, l’auteur libertin du XVIIIe siècle…

D’autres lectures vont se révéler fondatrices: Notre Dame des Fleurs (Genet), «il y a un renversement des valeurs, les voyous et gigolos deviennent beaux et poétiques»; le Roi des Aulnes (Tournier), «l’enfant est arraché au réel, kidnappé et élu par un chevalier» ; Confessions d’un masque (Mishima), «Ses fantasmes sont les miens, ancrés dans le rêve». Trois œuvres sur fond d’homosexualité. D’ailleurs, elle lance dans un rire : «Je suis un pédé hardcore dans un corps de femme.» Là, faut expliquer : «Mon imaginaire est proche de l’esthétique industrielle et électro, blockhaus, mecs en rangers.» Un univers pour le moins sombre, «alors qu’elle est joyeuse, pas du tout morbide», assure Laurent Courau, un de ses proches amis. Producteur du magazine en ligne la Spirale, il s’intéresse comme elle aux contre-cultures et au hors-norme qu’elle relaie dans son boulot de journaliste free-lance. «Avec implication mais aussi avec recul», souligne-t-il. Et sans rouler sur l’or, loin de là.

Ce goût pour les marges n’empêche pas Agnès Giard d’avoir des tabous. «Des blocages plutôt», corrige-t-elle. Ainsi, le fétichisme de l’anorexie ou de l’obésité (oui, ça existe) la révoltent. «Comment la mise en danger ou la mise à mort d’un autre peut-elle exciter ? Je ne comprends pas.» Elle ne se retrouve pas plus dans l’univers de Houellebecq: «La pénétration, c’est trop triste.» Ni dans celui de Catherine Millet et de sa Vie sexuelle: «Un procès-verbal chiant, sans joie ni vrai rapport humain.» Agnès Giard, elle, se dit féministe. «Je me sens l’héritière de deux générations de femmes qui sont battues pour que les femmes et, par extension, les autres minorités aient plus de liberté.»

Ces «minorités», elle les fréquente volontiers: lesbiennes, gays, travs ou trans, tout en s’insurgeant contre le côté «bobonne» de certain(e) s. «Le seul milieu que je ne connaisse pas, c’est celui des femmes au foyer qui font l’amour le samedi soir.» Elle, à 39 ans, n’a pas d’enfant. Elle n’en veut pas. Elle l’aurait fait «pour de mauvaises raisons». Serait-elle lesbienne? Pas vraiment. «Je me fous de l’identité sexuelle de mon partenaire, répond-elle, soudain grave. Personne n’est homo, personne n’est hétéro, on est juste sexuel. Ce qui compte, c’est de partager le même imaginaire érotique.» Le leitmotiv bienséant, «les fantasmes doivent rester des fantasmes», la hérisse. «Non, le fantasme doit être scénarisé.»

C’est ce qu’elle réalise avec Francis Dedobbeleer, son compagnon depuis neuf ans. Ancien punk, ce Belge de 47 ans est un pionnier des soirées fétichistes. Aujourd’hui, il est l’attaché de presse de la boutique Dèmonia. Elle l’appelle son «chou de Bruxelles», il partage son tropisme nippon, sa sensibilité aux territoires alternatifs et un même environnement érotique. Tous deux forment un couple uni, «oui, fidèle», concède Francis. «On est dans un SM très soft», lâche-t-il. Loin des clichés, loin d’un sadomasochisme hard où le plaisir découle de la douleur. Certains de leurs simulacres reposent sur l’idée de la femme prêtée. Pas un remake d’Histoire d’O, «non, trop bourgeois», balance-t-elle. La soumission qu’elle décrit paraît paradoxale. «Il y a un accomplissement extraordinaire dans le fait de faire reddition», glisse-t-elle, quasi euphorique. Et elle résume : «Ce qui me passionne, c’est la femme qui se met en scène, qui est sa propre marionnette afin de susciter le désir.» En étant intelligente, drôle, ardente.

Source : Libé

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1 Comment

  • Agnès Giard, son univers, sa culture, je l’écouterais même parler de Pizzas surgelées tellement son allure, son visage et sa voix m’envoûte…le femme la plus…euh…la plus quoi, je l’adore.

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